Le 2 avril dernier, le G 20 annonçait une réforme fondamentale de l’économie et de la finance.
La finance s’éclate
Aujourd’hui, les choses ont bien changé, mais pas dans le sens annoncé. Les grandes déclarations et les engagements solennels ont fait place à beaucoup de retenue. Pourquoi cela ? Et bien parce que le monde de la finance a retrouvé toute sa vigueur et qu’il est considéré comme le moteur de la croissance et de la globalisation. Les financiers et les banquiers, qui rasaient les murs, ont retrouvé leur arrogance.
Les hedge funds (fonds spéculatifs) ont réalisé leur meilleure année en dix ans. Leur performance a augmenté de près de 20%. Les marchés des actions ont, dans l’ensemble, fait mieux encore, avec une progression de plus de 20 %. Mais les véritables gagnantes sont les grandes banques. Le Wall Street Journal nous apprend que les établissements financiers américains devraient distribuer quelque 140 milliards de dollars de bonus pour l’année 2009. Un record absolu. Autre bonne nouvelle : le moral des grands patrons est à nouveau au zénith. C’est ce que nous apprend une enquête présentée à Davos.
Pendant ce temps-là, le BIT nous informe que le nombre de chômeurs dans le monde a atteint le record de 212 millions. Les principaux responsables de la crise et des millions de drames humains qui en découlent n’en ressentent aucune culpabilité, aucune honte. Cette réalité-là n’existe simplement pas pour eux. L’abjection atteint des sommets avec Edouard Carmignac, gérant de fortune, qui se réjouit de la hausse du chômage :”Une forte augmentation du chômage se traduit par un rebond des profits amplifiés des entreprises.”
L’asservissement de l’État à la finance
Comment se fait-il que les banques et les fonds d’investissement aient rétabli leurs profits faramineux en quelques mois alors que personne ne peut dire quand l’économie réelle retrouvera un taux de chômage considéré comme normal ?
La réponse se trouve dans les mesures prises pour répondre à la crise. Il n’est pas exagéré de dire que les États et les banques centrales se sont mis littéralement au service des banques privées. Certes, il y avait urgence et il fallait éviter la faillite du système bancaire. Mais le coût a été exorbitant : ce sont quelque 11’400 milliards de dollars (évaluation de l’OCDE) qui ont été utilisés à recapitaliser les banques, à garantir ou racheter leurs actifs “pourris” et à réinjecter massivement des liquidités dans le système. Officiellement le but recherché était la relance de la création d’entreprises et de l’investissement, donc de l’emploi. Or, c’est oublier ce que tous les économistes savent depuis longtemps : en temps de crise, les incitations ne servent à rien. Un patron n’investit et ne crée des places de travail que si les perspectives sont bonnes à long terme. Ce flot illimité et pratiquement gratuit de liquidités a eu ainsi pour conséquence la relance de toutes les spéculations. Pour Pierre Leconte, président du Forum monétaire de Genève : « La crise risque de prendre des dimensions dramatiques avec l’hyper-inflation monétaire, l’hyper-endettement des États et l’hyper-spéculation des acteurs financiers ».
Pendant ce temps, l’économie réelle reste en rade. Certains commentateurs ont voulu nous faire croire que l’on assistait là à un retour de l’État et au keynésianisme. On en est très loin. On assiste en fait à l’asservissement de l’État à la finance et aux marchés. Le montant de l’aide publique aux banques a atteint 3’000 milliards d’euros dans les pays de l’Union européenne (UE), alors que les plans de relance ont dû se contenter de 200 milliards.
La seule question à se poser
Qu’aurait-il fallu faire ? Une politique véritablement et massivement keynésienne (augmentation immédiate du revenu des pauvres et des chômeurs, réductions d’impôt, grands travaux publics, etc.) aurait-elle pu amortir les retombées de la crise financière ? Ce n’est pas certain. Mais, au risque de choquer, la vraie question n’est pas là. La seule question à se poser aujourd’hui est la suivante : comment faire pour éviter toute crise à l’avenir ? La société ne peut en effet pas se permettre une nouvelle catastrophe de cette ampleur et cette catastrophe s’annonce déjà.
Bien sûr, les grands de ce monde ont déjà réfléchi au problème. Ce qu’ils proposent tient en deux mots : régulation et surveillance.
La régulation du monde de la finance
Vedette politique du WEF, M. Sarkozy appelle de ses vœux un capitalisme régénéré qui devra demain être soumis à « l’exigence de morale, l’exigence de responsabilité, l’exigence de dignité des citoyens ». Il lui a fallu beaucoup de courage pour affronter ainsi les milieux bancaires « dont les pressions anti-régulatrices se font fortement entendre » (Le Temps dixit). Mais, fidèle à son habitude, le président français parle bien mais ne propose rien.
M. Obama fait beaucoup plus fort. « Nous sommes assommés par la virulence de la ligne anticapitaliste du président », s’étouffe Dennis Gartman, auteur d’une feuille d’information boursière. Ces mesures anticapitalistes sont au nombre de deux. La première vise à interdire à tout établissement collectant des dépôts de spéculer pour son propre compte. Cela obligerait les grandes banques “globales” à scinder leurs activités en deux. L’activité “investissement” serait séparée. Cette activité s’adresse aux très grandes entreprises. Les principaux services offerts sont l’introduction en bourse, l’émission d’emprunts obligataires, les fusions et les acquisitions d’entreprises et, surtout, l’organisation de marchés sur les instruments financiers. C’est cette activité qui autorise toutes les spéculations et tous les délits d’initiés. C’est donc elle qui permet aux banques de dégager d’énormes profits et de payer d’énormes bonus. En faire une entité distincte ne l’empêcherait pas de continuer de spéculer. Si le problème principal est d’éviter une nouvelle crise, c’est un coup pour rien.
La deuxième mesure vise à interdire aux banques de créer ou de contrôler des hedge funds ou des fonds de capital-investissement. Cette mesure peut être contournée par les banquiers et n’empêcherait pas les fonds de se créer indépendamment des banques et de spéculer. Nouveau coup pour rien.
De toute manière, les chances que le Congrès accepte les réformes de M. Obama sont très faibles, de l’avis de la plupart des commentateurs. Une table ronde du WEF a permis de faire apparaître le fossé qui sépare les acteurs de la finance des présidents et chefs d’État. Le Temps titre « Les banquiers refusent toute idée de démantèlement ou de limitation ». Le WEF a retrouvé tout son dynamisme.
L’UE avait eu le courage de vouloir légiférer sur les hedge funds. Elle prévoyait, en particulier, de limiter leur endettement à 200% de leurs fonds propres, alors que des endettements de 600% et plus sont courants. C’est cet endettement qui permet à ces fonds d’engager des montants énormes dans une spéculation effrénée et de dégager des rendements ahurissants. Mais l’UE s’est vite aperçue que les fonds européens choisiraient alors un lieu de résidence plus accueillant, soit probablement la Suisse. Depuis, il n’est plus question d’appliquer des solutions aussi extrêmes. Alors que les hedge funds sont les principaux responsables de la crise, on peut être sûr que rien ne sera fait.
La seule mesure qui met tout le monde d’accord est l’augmentation du ratio des fonds propres dans le bilan des banques de 8 à 12%. Les banques auront jusqu’à 2012 pour se mettre en conformité. Elles n’auront aucune difficulté à le faire, étant donné l’abondance de liquidités sur le marché. L’efficacité de cette mesure est assez douteuse, si l’on se réfère aux leçons de la crise. Les fonds propres des grandes banques étaient très inférieurs à leurs actifs “pourris” et ne leur auraient pas évité la faillite.
J. K. Galbraith, qui a étudié toutes les crises importantes de l’histoire économique, ne croyait pas à la régulation : « La conviction, régulièrement réaffirmée et lamentablement fausse, que s’enrichir sans effort est un droit assuré par ce qu’on prend pour une perspicacité et une sagesse financières exceptionnelles n’est pas quelque chose qui se prête à un remède législatif ».
La régulation des produits dérivés et des ventes à découvert
Les produits dérivés ont joué un rôle majeur dans la crise. Leurs marchés de gré à gré (marché sur lequel la transaction est conclue directement entre le vendeur et l’acheteur) représentaient, en septembre 2009, 592’000 milliards de dollars, soit 8,3 fois le PIB mondial ! Ces marchés sont particulièrement dangereux parce qu’ils échappent à tout contrôle. Il est donc question de les transférer dans des chambres de compensation centralisées, ce qui permettrait une surveillance des produits et des volumes échangés. Mais les spécialistes affirment qu’il ne sera pas possible de le faire pour les dérivés complexes, en raison des difficultés que pose leur évaluation (? !) Ce sont donc les produits les plus toxiques qui continueront de s’échanger sans contrôle.
Quant aux ventes à découvert, interdites temporairement par la SEC (organe de surveillance de la bourse américaine) au plus fort de la crise, les avis divergent sur les mesures à prendre. La SEC serait pour leur interdiction en cas de crise (lorsque c’est trop tard !) et la limitation de leur montant en temps normal. L’Europe serait, elle, pour un suivi des transactions et pour une intervention si nécessaire.
L’édifiante histoire des bonus
La distribution des bonus reprend donc de plus belle. Les mêmes personnes qui ont mené la finance au bord du gouffre se retrouvent aux mêmes postes et recommencent, sans aucun état d’âme, à s’attribuer des sommes folles en rémunération de leur grand mérite. Ces gens auraient dû être, au minimum, interdits de fonction. On retire son permis à un conducteur qui n’est pas capable de maîtriser son véhicule.
Mais il n’est bien sûr pas question de cela. Les loups ne se mangent pas entre eux. M. Obama tient ferme sur son opposition à tout plafonnement des bonus. Sans doute a-t-il besoin de la générosité des banquiers. En Suisse, le gel des bonus a été rejeté sans appel par le Conseil des États. Les Britanniques, eux, ont eu le courage de prélever une taxe de 50% sur les bonus, mais uniquement pour 2009. Mais, par étourderie sans doute, ils ont oublié certains acteurs de la finance, en particulier les gérants de hedge funds, qui sont encore plus généreux avec eux-mêmes. En outre, les banquiers ont vite trouvé comment contourner l’impôt. Barclays a répliqué en augmentant les salaires de base. La solution la plus simple prévue par d’autres banques consiste à doubler les bonus. Comme c’est un peu voyant, il semble que la plupart des banques vont simplement payer elles-mêmes jusqu’à 90% de la taxe. Le monde de la finance est vraiment très généreux !
Les mesures de surveillance
La surveillance des marchés et du “risque systémique” (risque que le système s’effondre) est normalement assurée par des organisations internationales spécialisées comme le FMI et le Forum de la stabilité financière (FSF), ainsi que par les banques centrales. Le problème est que toutes ces institutions n’ont absolument rien vu venir. Il y a donc quelque chose à changer.
La première mesure prise a été de changer le nom du FSF en Conseil de stabilité financière (CSF) et d’augmenter son personnel et son budget. L’UE, elle, va créer un Conseil européen du risque systémique. Nous voilà rassurés. Le problème est que, là aussi, il y a des oppositions des deux côtés de l’Atlantique. En outre, certains spécialistes doutent. Un professeur de l’université de Trente exprime son scepticisme dans Le Temps : « Le conseil du risque systémique ne fera guère de mal, sauf si des responsables politiques croient naïvement que sa création réduit le risque de futures calamités ».
Un autre professeur, Charles Wyplosz, dont l’autorité est reconnue en Suisse, nous dit que, dans un domaine aussi complexe, il faut des gendarmes de très haut niveau. Ils doivent donc être recrutés parmi les meilleurs banquiers. Cela signifie qu’il faut des contrôleurs qui ont suivi les mêmes grandes écoles, ont les mêmes pratiques professionnelles, partagent les mêmes valeurs et la même vision du monde que les contrôlés. En outre, les meilleurs banquiers n’ont probablement aucune envie d’avoir un poste de fonctionnaire et le salaire qu’ils exigeraient pulvériserait les échelles de salaires en vogue dans les administrations. Toutes ces raisons expliquent que la surveillance du risque systémique ne fonctionnera jamais de manière satisfaisante.
Attention, danger !
Michel Husson : « Ce qui se passe aujourd’hui, c’est la reconstitution discrète des profits et des rentes. Les intérêts sociaux dominants n’ont qu’un seul objectif, celui de rétablir le fonctionnement du capitalisme antérieur ». Un rapport du WEF lance un avertissement : une nouvelle bulle financière est en train de gonfler.
Seules des réformes radicales pourront éviter la répétition de catastrophes financières, économiques et surtout humaines. Le monde de la finance est peuplé de fous hyper-dangereux. Ce sont des fous de pouvoir, mais surtout des individus qui souffrent d’une addiction à l’argent beaucoup plus grave que celle des joueurs de casino. Leurs comportements sont par conséquent irrationnels et irresponsables. Leur capacité de nuisance est telle qu’il est urgent de les mettre hors d’état de nuire.
Deux mesures devraient être mises en place rapidement et devraient précéder un large débat public pour établir un programme de réforme des systèmes de production et de consommation. La première est la socialisation des banques et la transformation du système de crédit en un véritable service public. La seconde est la suppression de la spéculation. On nous répondra que cela est impossible, mais cela n’est impossible que dans la mesure où nous ne le voulons pas.
Gérald Mermet
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